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Alain Deloche, Chef du pôle cardio-vasculaire de l'Hôpital européen Georges-Pompidou

"La vie d'un enfant est sacrée"

Comment la Chaîne de l’Espoir est-elle née?

Les grands mouvements naissent souvent d’une idée, d’une rencontre… C’est un élan. La Chaîne de l’Espoir est née d’une rencontre ici même. En 1988, une femme de coeur, Mme Rouget, est venue me voir avec une facture de l’hôpital Foch pour un enfant qu’elle avait fait venir du Sénégal pour une opération cardiaque. Elle apportait le dossier d’un autre enfant dans une situation similaire. Là, j’ai eu un éclair. J’ai dit « oui » et j’ai imaginé une méthodologie pour que cette démarche puisse être élargie. Je l’ai appelée « La Chaîne de
l’Espoir ». Faire venir un enfant en France fut l’acte fondateur.

Comment résumer la philosophie de ce mouvement?

La philosophie vient après. Au début, on est pris par l’action. La Chaîne de l’Espoir, c’est d’abord une chaîne, c’est-à-dire des maillons qui vous permettent
de faire venir un enfant ou, à l’inverse, d’opérer sur place. De maillons,
on arrive à réseau. Aujourd’hui, je suis incapable de vous dire combien de maillons compte La Chaîne de l’Espoir ! Un médecin est par exemple venu me voir il y a une heure. Il est chirurgien cardiaque à Hambourg et parle couramment iranien. Il part à Kaboul dans un mois. C’est un nouveau maillon de la chaîne! Le Crédit Agricole aussi est un maillon à sa manière. Les grandes organisations comme Médecins sans Frontières (MSF) sont obligées d’avoir un appareil et des médecins salariés. Avec La Chaîne de l’Espoir, nous avons choisi un modèle alternatif, plus flexible, fondé sur le volontariat, et qui implique directement le citoyen. L’autre différence de fond porte sur l’objectif poursuivi. Les grandes ONG comme MSF ont un champ d’action sans limites. Les associations du « troisième type» comme la nôtre, poursuivent en revanche un but très précis. Pour La Chaîne de l’Espoir, c’est la chirurgie de l’enfant. Bien sûr,
cela nous oblige à dire non à d’autres causes, mais cela nous permet aussi de
gagner en efficacité.

Votre action a-t-elle évolué dans le temps?

Nous avons d’abord fait venir des enfants en France. Mais, rapidement, nous avons compris qu’il était beaucoup moins coûteux d’opérer les
enfants sur place en envoyant des missions et surtout en construisant des hôpitaux et en formant des médecins sur place. Aujourd’hui, nous avons construit trois hôpitaux et nous opérons en moyenne 5000 enfants par an. Après la livraison d’un établissement, nous le gérons pendant au moins cinq ans, mais il fonctionne avec des médecins salariés locaux. À Kaboul, en 20 ans, nous sommes devenus un acteur de santé majeur. Nous soignons 3000 enfants par an. Au Cambodge, aussi, tous les enfants sont soignés sur place. Parallèlement nous avons développé le parrainage d’écoles. L’aboutissement c’est – comme
c’est le cas au Cambodge – lorsqu’un enfant que nous avons opéré peut être
scolarisé à l’aide d’une bourse.

Quelles sont vos sources de financement?
 
Nous avons un budget de 12 millions d’euros alimenté principalement par des particuliers. Notre fichier compte 200000 donateurs privés, qui peuvent donner de 5 à 10 e par mois. Il arrive aussi que nous recueillions des dons très généreux, comme ce chèque de six millions qui, à lui seul, a financé la construction de l’hôpital de Phnom Penh. Mais ces recettes sont par définition aléatoires. Ainsi, avec la crise, elles ont baissé de 30 % en 2009. Il est donc vital pour nous de communiquer et de faire du marketing direct. C’est d’autant
plus vrai que nous devons constituer un fonds de réserve pour gérer l’imprévisible…

Quels sont aujourd’hui vos principaux projets?

Ces dernières années, nous sommes beaucoup intervenus en Asie, notamment en Afghanistan et au Cambodge. Pour les deux prochaines années, nous voulons nous concentrer sur l’Afrique subsaharienne. L’Afrique bouge à une vitesse qu’on ne peut imaginer et les Africains comptent sur nous pour les accompagner. Ces dernières années, nous avions beaucoup de mal à faire financer des projets en Afrique pour des raisons d’image : le continent était perçu comme instable, non crédible. Mais les regards évoluent. Et nous approchons l’Afrique différemment, notamment par l’intermédiaire de notre
réseau européen. En effet, les priorités diplomatiques de la France ont
changé. Aujourd’hui, le Gouvernement français nous offre l’extension de l’hôpital
de Kaboul, mais pour construire un hôpital à Brazzaville ou Abidjan, nous
devons chercher un soutien ailleurs.

Les besoins des enfants dansles pays les plus pauvres sontimmenses. N’avez-vous pasl’impression que votre action est une « goutte d’eau»?

Le père Ceyrac, un grand religieux qui vit en Inde, dit de notre action: « En faisant cela, tu sèmes dans l’univers ». Ici, en Occident, nous sommes dans une société du «faire». Mais dans la culture bouddhiste, par exemple, la philosophie d’une action est plus importante que l’action en elle-même. Pour comprendre la signification de notre démarche, Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte. À Kaboul, à Abidjan, à Phnom Penh, nous sommes le seul recours pour sauver certains enfants !La vie d’un enfant est sacrée et nous devons tout faire pour la sauver. Bien sûr, nous ne pouvons pas sauver tous les enfants. Mais qu’on en sauve un, dix, cent… C’est déjà quelque chose de merveilleux. La justification de La Chaîne de l’Espoir, ce sont ces paroles qui reviennent toujours dans la bouche des mères : « Merci d’être là. »

N’est-il pas frustrant de devoir opérer une sélection parmi les dossiers des enfants qui sont à prendre en charge?

Non, car la sélection se fait sur des critères strictement médicaux. Nous n’intervenons pas, par exemple, lorsque les soins postopératoires impliquent un protocole complexe et qui ne pourra pas être administré correctement
sur place.

Comment travaillez-vous avec les acteurs locaux?

Nous avons des maillons dans tous les pays où nous intervenons, qui font remonter les dossiers des enfants. Au Tchad, par exemple, une pharmacienne
de Ndjamena, qui a rejoint le réseau il y a huit ans, a établi des relais dans des centaines de villages. Ailleurs, ce sont des pédiatres – très souvent des femmes! – qui se rallient à notre cause. Le réseau se crée naturellement, car notre cause est facilement comprise. Pour faire avancer les choses, il faut aussi prendre contact avec les autorités locales. Lorsque j’arrive dans un nouveau pays, ma première visite est habituellement pour le ministre de la Santé et le Doyen de la Faculté. Ensuite, en général, les portes s’ouvrent vite…

Vous êtes intervenu récemment à Haïti. Quelle forme cette intervention a-t-elle prise?

Dès que la nouvelle du séisme est tombée, le réseau s’est animé. Le jour même, j’ai reçu un coup de téléphone d’un chirurgien orthopédique de Toulouse originaire d’Haïti. Sa tante possédait à Port-au-Prince une clinique de chirurgie esthétique, restée miraculeusement intacte. Elle la mettait à notre disposition pour accueillir les blessés avec son équipe d’infirmières et de panseuses. Il y avait làbas deux blocs opératoires et nous avons pu soigner près de 3 000 blessés. Notre équipe restera sur place jusqu’au mois d’août. L’une des questions poignante qui s’est posée là-bas était celle de l’amputation. Soigner une fracture ouverte de la jambe demande trois mois de pansements. Pour les Américains, il valait mieux amputer, faute d’infrastructures de soins. Nous avons combattu ce principe car nous estimons que lorsqu‘un
membre peut être sauvé, il doit l’être.

Alain Deloche, fondateur de La Chaîne de l'Espoir
Alain Deloche, fondateur de La Chaîne de l'Espoir